On dit souvent qu’une innovation est une invention qui a trouvé son marché. Mais c’est rarement le fait du hasard. Quelques conditions sont souvent nécessaires pour qu’un projet réussisse. Certaines sont faciles à identifier, par exemple l’adoption par le public. D’autres conditions sont plus diffuses, comme le temps nécessaire pour qu’une idée aboutisse.
Extrait d’un cartel de l’exposition Flops ?! intitulé “Les sentiers de l’innovation”

Lors de mes visites de Flops ?!, je me suis demandé ce qui motivait personnellement et collectivement nos choix et nos abandons. Un des retours de la visite muzeodrome de l’exposition a amplifié mon questionnement :

“Il y a, il me semble, une forme de téléologie en négatif du flop sur ce qu’est une réussite. Je pense que cela se ressent, par exemple, concernant les claviers qui reproduisent le discours entendu sur le sujet, mais sans aller très loin dans les frictions de ce discours.”
Tam Kien

Un espace dans l’exposition permet à deux personnes de tester leurs vitesses de saisie d’un même texte : la première avec un clavier “Azerty” standard, la seconde avec un clavier “Bépo” (dans sa version TypeMatrix). Pour les habitués, il est possible de saisir bien plus vite et avec plus de confort avec le second clavier qu’avec le premier. Mais voila, nous sommes dépendants de nos apprentissages et de nos habitudes. Dans l’exposition, la personne qui utilise le clavier “Azerty” est presque toujours bien plus rapide que celle qui tapote sur le clavier “Bépo”.

Depuis le clavier “Azerty” (dérivé du clavier “Qwerty” états-unien qui est apparu en France à la fin du XIXe siècle) plusieurs autres dispositions de touches de clavier permettant une saisie plus efficiente ont vu le jour et pourtant nous continuons d’utiliser des claviers “Azerty”. Dans son article “Clio and the Economics of QWERTY”, publié en 1985, l’économiste états-unien Paul A. David l’expliquait par notre dépendance au sentier (dépendance au chemin emprunté - path dependence en anglais). Une dépendance qui nous conduit à “adopter des comportements dans le présent qui se trouvent conditionnés à des décisions et des événements appartenant au passé” (Lucas Verhelst in Géoconfluences, septembre 2025).

Aujourd’hui, je constate, et je ne suis pas le seul, que le sentier technologique dans lequel nous avançons devient de plus en plus critique et critiquable. Il faudrait sortir de celui-ci pour bifurquer ailleurs, et même “encore plus loin ailleurs” (comme le chante Hubert-Félix Thiéfaine). Mais il n’est pas aisé de quitter définitivement le chemin car la force de l’effet de verrouillage fait pression sur nous.

”L’effet de verrouillage, en tant que composante de la dépendance au sentier, désigne la propriété d’un système dynamique dont les modèles séquentiels d’activité forment un « sillon » dont il devient difficile ensuite pour le système de s’extraire ou de dévier. L’effet de verrouillage est aussi parfois appelé verrouillage socio-technique, une situation dans laquelle des choix ou événements historiques créent des mécanismes d’auto-renforcement rendant difficile ou coûteux le passage à d’autres options.”
Wikipédia

Alors que faire ? Justement l’expo Flops ?! nous donne de bonne pistes : tenter régulièrement des expériences divergentes (par exemple essayer pendant quelques temps un clavier Bépo), mobiliser ou détourner de vieux appareils (numériques ou pas), et s’interroger collectivement sur nos pratiques…


{ Article publié dans le n°163 de l’infolettre Muzeodrome - le 30 avril 2026 }