“Lorsque le physicien britannique Tim Berners-Lee a rejoint la communauté du CERN en 1980, il a immédiatement remarqué qu’il y avait un problème.
Les données expérimentales et les documents connexes étaient stockés sur divers ordinateurs dans différents formats. Il était pratiquement impossible de retrouver tout ce qui pouvait être pertinent pour les recherches d’une personne. Et beaucoup d’informations étaient tout simplement perdues.”
Science Museum

Pour que les milliers de personnes employées par le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) puissent partager facilement leurs données et documents, Tim Berners-Lee travailla au milieu des années 1980 sur le développement d’un premier logiciel appelé Enquire. Celui-ci était une sorte de Wiki avec un système de cartes et d’hyperliens bidirectionnels. Le nom de ce projet provenait d’une des lectures de jeunesse de Berners-Lee. Publié en Grande-Bretagne à partir de 1856 et ensuite pendant plusieurs décennies, le guide pratique Enquire Within Upon Everything présentaient dans chacune de ses éditions des centaines de notules pour se renseigner sur tout ou presque (Le QUID en était une sorte d’équivalent plus moderne en France).

En analysant les limites de Enquire, Tim Berners-Lee aboutit en 1989 à l’ébauche d’un nouveau projet qu’il décrivit dans un court document sobrement intitulé “Information Management: A Proposal”. Un projet qui avait pour objectif de fédérer l’ensemble de la documentation du CERN dans un système hypertexte afin comme le soulignait Berners-Lee “qu’individuellement et collectivement nous puissions comprendre ce que nous sommes en train de créer”.

Après la lecture du document, l’ingénieur système belge Robert Cailliau, qui travaillait sur une idée similaire dans un autre bâtiment du CERN, rejoignit son collègue britannique pour consacrer son énergie à développer la brillante proposition de Berners-Lee (que lui seul avait vraiment comprise). Le 12 novembre 1990, les deux hommes vont publiés ensemble une nouvelle proposition clarifiée du projet titrée “WorldWideWeb - Proposal for a HyperText Project“, une proposition à l’ambition bien plus grande.

“Nous appelons navigateur le programme qui fournit l’accès au monde hypertexte… Les textes sont appelés nœuds (nodes). Le processus qui consiste à passer d’un nœud à l’autre est appelé navigation. Les nœuds ne doivent pas nécessairement se trouver sur la même machine…” Tim Berners-Lee + Robert Cailliau (novembre 1990)

Inspiré par des recherches antérieures, particulièrement celles de Douglas Egelbart et Ted Nelson, Tim Berners-Lee conceptualisa les quatre piliers du web :

  • World Wide Web (ou Web) - un système global et décentralisé de documents liés entre eux par des liens hypertextes et accessibles via l’Internet.

  • HTML - le format des documents

  • HTTP - le protocole de transfert des documents

  • URL - le système pour pointer vers les documents ou des parties de ceux-ci.

Tim Berners-Lee développa alors rapidement le premier serveur ainsi que le premier navigateur Web sur un ordinateur NeXT. L’embryon du Web fut fonctionnel sur deux machines autour de Noël 1990. Si Berners-Lee était l’inventeur du Web, Cailliau en était le nécessaire facilitateur, médiateur et le prometteur. Idéaliste, ce dernier voulait que le Web devienne une bibliothèque universelle d’informations et de connaissances accessible à toutes et tous. Un idéal qui allait dans la même direction que les travaux marquants du documentaliste belge Paul Otlet (1868-1944) : le Mundaneum, la classification décimale universelle et le Traité de documentation Travaux aujourd’hui reconnus comme étant une des origines du Web. On peut se demander si Robert Cailliau, natif de Belgique, en avait eu connaissance ?

La suite ne fut pas un long fleuve tranquille. Le projet World Wide Web n’était pas conventionnel et aurait pu s’arrêter plusieurs fois sans le soutient de Mike Sendall, le supérieur de Tim Berners-Lee. De plus l’équipe projet était trop réduite pour pouvoir développer un navigateur Web compatible avec les machines les plus usuelles et leurs usages. En janvier 1993, alors qu’il n’existait qu’une cinquantaine de sites Web dans le monde, l’arrivée du navigateur Web NCSA Mosaic changea la donne. Ce navigateur états-unien était le premier à afficher des images directement dans les pages Web. Cette nouveauté rendant le Web bien plus attractif et le plongeant par là même occasion au centre de l’économie de l’attention des décennies à venir.

Fin avril 1993, les spécifications et les codes sources des programmes du Web passèrent dans le domaine public à la demande de Tim Berners-Lee, mais il est probable que ce soit Robert Cailliau qui décrocha l’accord final du CERN. En 1994, Tim Berners-Lee quitta le CERN pour les états-unis et Massachusetts Institute of Technology (MIT). Le 1er octobre 1994, Il fonda le World Wide Web Consortium (W3C), l’organisme chargé de veiller sur les normes et les évolutions des technologies Web. W3C dont le slogan est “Un seul web partout et pour tous”, soit une transposition de la neutralité du Net.

Les évolutions et dérives du Web de ces vingt-cinq dernières années ont désillusionné ses deux premiers architectes. Tim Berners-Lee a toutefois continué de défendre l’idée qu’un autre Web humaniste et ouvert était possible. Robert Cailliau quand à lui s’en est complètement détourné pour réfléchir à notre monde face aux crises écologiques à venir.

Notes complémentaires :

  • En complément, lire : “L’Histoire continue : la naissance du web, de l’espoir à la perte totale de contrôle“ d’Hélène Maquet (RTBF). Article découvert après la rédaction de ce numéro de muzeodrome.

  • Le bâtiment 31 du CERN où a été créé le World Wide Web était du coté français de l’organisation européenne implantée sur la frontière entre la France et la Suisse.

  • Le premier navigateur Web était aussi un éditeur WYSIWYG de pages HTML. Vous pouvez en tester une simulation dans un mini-site dédié du CERN. (mode d’emploi)

  • Sur la page Erreur 404 du site Web du CERN figure une photo de l’ordinateur NeXT de Tim Berners-Lee. Sur la machine un autocollant où le peut lire le message manuscrit “This machine is a server. DO NOT POWER DOWN!” (“Cette machine est un serveur. NE PAS ÉTEINDRE !”). A l’époque où il n’y avait qu’un serveur Web éteindre cette machine équivalait à éteindre le Web.

  • Sur Robert Cailleau, son travail et sa vision, je vous recommande le livre du journaliste Quentin Jardon Alexandria, Les pionniers oubliés du web (Gallimard, 2019) et l’écoute de cette bulle sonore.

  • En commentaire dans Substack, JB communication a ajouté cette intéressante précision historique: “Pour avoir accueilli M. Cailliau au Mundaneum quand j’en étais co-directrice, je peux vous confirmer que celui ci n’avait pas connaissance des travaux d’Otlet (au moment de sa mission au Cern a tout le moins).


{ Article publié dans le n°160 de l’infolettre Muzeodrome - le 30 janvier 2026 }